Je prends la peine de vérifier avec Vladimir que le sentier pour Makedonia est celui de droite. Et je prends à gauche.
C'est pas par esprit de contradiction, c'est juste que celui de gauche est plus évident et plus invitant. En fait, il mène vers le deuxième lac qui entoure le refuge. Je le sais bien, mais j'espère qu'au bout du lac, je pourrai rejoindre mon sentier facilement.
Eh bien non!
Je commence donc la matinée en faisant du hors piste. Et me voilà qui grimpe la colline sauvage et abrupte. L'art de se compliquer la vie. Je rejoins mon sentier essoufflée et épuisée, à peine la journée commencée.
En plus, il a fait froid cette nuit. En bas, près du lac, j'ai mis le pied sur une roche givrée. J'ai fait une culbute dans les airs et je me suis "écrapoutie" sur les pierres. Je m'en suis sortie avec une égratignure.
Et ma journée ne fait que commencer. C'est toute une montagne qui se dresse devant moi.
Cette fois, mon sentier est balisé en rouge (plus difficile que la veille). Et je ne tarde pas à découvrir qu'il est plus difficile que tous les sentiers rouges que j'ai fait auparavant.
| Le rectangle blanc entre les deux lacs, c'est là que j'étais ce matin. On est environ 2 heures plus tard. |
Déjà, à mi-chemin, je commence à avoir la frousse. Dans les endroits que le soleil n'a pas encore pu toucher, le givre rend les roches glissantes. Le sentier est étroit, la pente à côté est abrupte et vertigineuse. Si, en plus, c'est glissant, je suis dans la merde. C'est vraiment épeurant.
À certains endroits, je préfère sortir du sentier et escalader des tas de roches sur le versant ensoleillé pour éviter le givre et la neige. Je ne suis pas certaine que c'est beaucoup plus prudent et en plus, ça me fait perdre mes balises de vue. Aussitôt que je peux, je reviens vers le sentier.
Mais bientôt, ce sont mes balises qui me guide vers les tas de gros rochers et me force à ramper et grimper tout en me cramponnant aux roches. Ce n'est pas vraiment de l'escalade. Ce n'est pas vraiment une falaise. Mais c'est assez près d'y ressembler.
Je commence sérieusement à me demander ce que je fais ici toute seule. S'il m'arrive quelque chose, c'est pas sûr qu'on va me retrouver aujourd'hui. À deux, ce serait plus prudent ou, du moins, plus rassurant.
Soudain, j'entends un grognement de cochon. Un cochon sauvage! Ça ne peut être qu'un sanglier. Je l'entends, mais je ne le vois pas. J'imagine qu'il est en bas dans la vallée. L'écho fait que le son vient de partout et de nulle part à la fois. (Et je vous interdis de dire que c'était le fantôme du cochon que j'avais tué la semaine d'avant!)
Là, je ré-entends la voix de ma mère qui me demande parfois: "T'as pas peur des ours???" "Non, Maman. J'ai pas peur des ours. Mais, j'ai peur des sangliers, par exemple!"
Je m'arrête sur une roche et j'hésite.
Je m'arrête ou je continue? Stop ou Encore?
J'ai une grosse décision à prendre.
Je jette un oeil sur ce que j'ai à faire dans les prochaines étapes. Mon sentier monte très vite et me mène vers la crête de la montagne. Sur les premiers mètres de la crête, on a cimenté des poteaux auxquels on a installé une grosse chaine pour se soutenir dans la traversée. Ce qui veut dire que la crête est très étroite. On n'installe pas une chaine de soutien pour rien. Plus loin, il n'y a plus de chaine, la crête se serait-elle élargie? Vu d'ici, elle n'a pas l'air très très large. Je ne sais pas de quelle partie du sentier j'ai le plus peur: avec ou sans soutien?
Là, pour le moment, je suis assis sur un rocher. Je reprends mon souffle et je regarde le paysage.
Revenir sur mes pas, sur le trajet jaune que j'ai fait hier? Ennuyant et déprimant.
Aller de l'avant? Épeurant.
Mais si je réussis... ce sera Fierté et Exaltation, c'est sûr.
Je pèse les pours et les contres. Je ne veux pas me mettre dans une situation d'où je ne pourrais pas me sortir toute seule. Mais, le sentier est balisé en rouge. Il est fait pour les touristes. Et Vladimir m'a encouragé à le faire. En théorie, ce sentier est donc faisable. La corde de soutien me fait peur parce qu'elle signifie que la crête serait dangereuse si la corde n'y était pas. Mais justement, elle y est.
Le fait que je sois seule pèse aussi dans la balance. Mais c'est pas parce qu'on est seule que les accidents arrivent. Je suis prudente et agile. Je peux me tenir à une corde. Je suis probablement très capable de faire ce chemin.
Je questionne la Vie. Que dois-je faire?
Il doit être près de 11h00. Si je retourne sur mes pas, ai-je le temps de revenir au monastère avant la tombée de la nuit.
Je décide de laisser le sort décider pour moi. Je vais regarder l'heure. S'il est passé 11h00, je vais de l'avant. S'il n'est pas encore 11h00, je reviens sur mes pas.
Je regarde l'heure: 11h20.
Fuck!
Je me relève et avec la décision, le Courage suprême me revient. Yes I can!
Je décide de faire entièrement confiance à mes Anges Gardiens et à Moi-Même par la même occasion. J'ai confiance en la Vie et, la Mort faisant partie de la Vie, si elle est sur mon Chemin aujourd'hui, je décide de l'accepter telle qu'elle est. Si elle n'y est pas, Moi et mes Anges, nous saurons poser mes pieds de façon sécuritaire.
Je grimpe avec prudence, mais assurance. Je n'ai plus peur. J'arrive au moment où je dois attraper la corde de métal. C'est moins pire que je l'avais imaginé. La crête est étroite et très inégale, mais les rochers sont solides et la corde est là pour m'aider.
Comme je l'avais prévu, quand la corde n'y est plus, c'est qu'elle n'est plus nécessaire. La crête fait alors au moins un mètre de large. C'est impressionnant, mais pas dangereux. Je suis capable de me tenir debout sur un mètre de rochers. J'avance prudemment. Je prends le temps d'apprécier le paysage et je bénis tous les êtres humains qui ont balisé mon chemin et aussi ceux qui ont installé la corde de soutien.
Tout au bout de la crête, la montagne s'élargit et un peu de gazon me permet de m'étendre par terre et de savourer ma réussite. Ici, un amoncellement de pierres témoignent de la fierté de tous les autres randonneurs qui m'ont précédée et leur gratitude d'être encore en Vie. Je ramasse une pierre qui me représente et ajoute ma touche personnelle à la sculpture.
Le reste de la journée sera une séquence interminable de descentes et de remontées. De haut en bas et de bas en haut, j'avance vers Makedonia. Le trajet devait durer 6 heures. J'en ai mis 8.
J'arrive en fin de journée, épuisée.
Makedonia
À Makedonia, il n'y a personne. Pas de responsable, pas d'autres randonneurs. Il n'y a même pas d'électricité. Je monte à l'étage et trouve un énorme dortoir avec un petit poêle à combustion lente. Je prends le premier lit à côté du poêle et je me fais un petit feu. Il ne fait pas vraiment froid mais le feu va me tenir compagnie.
Cette nuit-là ne m'aura rien coûter. Voilà! Mes problèmes financiers sont réglés!
Comme Vladimir l'avait si bien dit: "Peut-être qu'il n'y aura pas de problèmes." Ah ah!
Et j'ai réussi! J'ai relevé mon défi. Je suis très fière de moi!
Au petit matin, je suis toujours seule et encore fatiguée de la veille.
Sur une nouvelle carte, je remarque maintenant un nouveau trajet qui va directement de Makedonia jusqu'au monastère. Ça me sauve une autre nuit en montagne. C'est un sentier jaune, donc un peu plus facile que la veille.
Ça fait mon affaire parce que, ce matin, je suis TRÈS fatiguée. J'ai deux journées de randonnées dans le corps et je n'ai plus vraiment le gout d'avancer.
Ah! si je pouvais me "caller" un taxi pour revenir, ce matin, je le ferais.
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