mardi 8 octobre 2013

Luna Dolina 2013 - la première semaine

Train de nuit de Istanbul à Stara Zagora. Me faire réveiller 3 fois par les douaniers (une fois pour sortir de Turquie, une autre fois pour inspection sommaire des bagages et la troisième pour entrer en Bulgarie.) Arrivée au petit matin, la gentille dame (qui parle un peu anglais) et qui travaille au terminus d'autobus de Stara Zagora n'a jamais entendu parler du village où je veux aller. Après quelques recherches, elle finit par me mettre dans un autobus et me dit que je changerai d'autobus à Razgrad. Elle me met entre les mains d'un chauffeur qui, à son tour, demandera à une dame de me conduire à une autre, et de mains en mains, je m'approche de mon but. À un certain point, vu les faces qu'on me fait, j'ai presque l'impression qu'on ouvre une nouvelle route pour moi exprès.  Et ça ne me surprendrais pas tant que ça.

Premier choc culturel bulgare:  Pour dire oui, ils balançent le menton de gauche à droite et pour dire non, ils hochent la tête. J'avais lu ça avant de venir en Bulgarie, mais le lire et le vivre, c'est pas la même affaire. Je commence à en prendre conscience. Ça peut être assez déroutant, merci!

On était rendu fin après-midi et je somnolais dans le bus quand le conducteur s'est arrêté sur le bord du chemin, m'a fait débarqué et m'a pointé ce que la pancarte m'indiquait déjà: "Voditsa, par là!". L'autobus est reparti, me laissant seule sur le T d'une route.

Patiemment, j'ai remis mon gros sac sur mon dos, et mon autre plus petit sur le devant. J'étais partie avec 40 lbs (environ 20kg) du Québec il y a 5 jours. J'imagine que je les avais encore. Plus un bon gros kilo de loukoums* que j'avais achetés la veille à Istanbul. 

* bonbons turcs
Bonne affaire de fait'! Je suis arrivée au village. Maintenant, le prochain défi, c'est de demander mon chemin parce que je sais pas où je vais et je parle pas la langue. J'ai bien le numéro de téléphone de mon hôte, mais j'ai pas de téléphone. Je cherche le site d'un festival (Luna Dolina) qui aura lieu dans deux semaines. J'espère qu'il est déjà affiché ou que les gens du village pourront m'informer. Sinon mon hôte habite au prochain village, Osikovo, à 8 km de là. En désespoir de cause, c'est là que je me dirigerai.

Les premières personnes que je rencontre sont deux petites vieilles qui placotent. De vraies petites vieilles comme il s'en fait plus par chez nous. Je leur demande "Luna Dolina". Elles se mettent à se consulter en Bulgare. Je ne comprends rien mais je m'amuse à deviner ce qu'elles disent. Je vois surtout que leur conversation n'aboutira nulle part. Je leur donne le nom de mon hôte en espérant qu'elles le connaissent et que ça va sonner une cloche. Pas de chance!. Je leur montre le nom et le numéro de téléphone en espérant quand même un peu qu'elles prennent le téléphone et appellent. Mais ça aurait été trop facile.

Je finis par voir un signe qui pointe vers Osikovo, 8km et décide de prendre cette direction. Les petites vieilles sont terrorisées à cause du chargement de mon sac-à-dos. Je ne m'occupe plus d'elles. Est-ce qu'elles pensaient que j'allais me rouler en boule sur le bord du chemin et me laisser mourir juste pour des détails insignifiant comme ne pas savoir où je vais, ne pas parler la langue du pays et avoir 40 lbs sur le dos et possiblement 8 km à marcher avant la tombée de la nuit. D'ailleurs, quelle heure pourrait-il bien être? D'après moi, moins de deux heures avant le coucher du soleil.

Peu importe. Un pas à la fois. Je verrai tout ça au fur et à mesure.

Je demande "Luna Dolina" à une autre dame dans son jardin et elle confirme que je vais dans la bonne direction.  Cool!

Et là, ça monte! Une belle route en pente constante avec une inclinaison d'environ 20 degrés. Un sacrée bonne pente, finalement! Le paysage est superbe et le sac-à-dos pesant. Je prends une pause et vide ma bouteille d'eau. Au moins, celle-là ne pèsera plus.

Je continue mon chemin, et soudain, j'entends un cri vers ma droite. Peut-être est-ce un animal, mais, au loin dans la vallée, j'aperçois deux homo-sapiens qui me font des grands signes avec les bras. Puis un autre cri, mais cette fois, accompagné de syllabes: "Are you coming for the Festival?".   Touché!

Trop assoiffée et fatiguée pour crier, je me mets tout simplement à descendre dans leur direction et si j'avais pas porté si lourd, je me serais certainement mise à gambader.

Lentement je fais la connaissance de l'équipe..


Je visite d'abord la cuisine (ou ce qui allait la devenir). Ce n'est encore qu'un auvent caché derrière quelques buissons. J'y rencontre deux ravissantes soeurs presque jumelles qui sont en train de construire un four en boue.


À peine arrivée, on me dit qu'il y a un jeune Français sur le site qui sera ravi de pouvoir communiquer dans la langue de Molière.  En effet, Raoul, un jeune accordéonniste arrivé la veille, vient de traverser l'Europe à bicyclette pour venir apprendre la musique bulgare en Bulgarie.  Deux jours plus tard, arrivera encore un couple de Français, Guillaume et Natacha.  À nous quatre, nous formerons le "French team".  As opposed to the English team, puisque la plupart des organisateurs et des autres volontaires viennent du Royaume-Uni.  On compte aussi un couple de Belges et, bien sûr, quelques Bulgares dans notre formation.

Il est quand même intéressant de constater que même dans la Bulgarie rurale la plus reculée, les Anglais et les Français dominent encore.  LoL.

Le terrain est une prairie déséchée parsemée de bouses de vaches à différents degrés de décomposition. Rien de bien impressonnant, en réalité.  Pas un endroit où j'aurais pu penser organiser un festival de musique.  Le seul service de base sur le terrain est une source d'eau potable.  Un point d'eau vital où les vaches viennent boire à tous les jours (d'où les bouses).  Néanmoins, je trouve un petit bout de terrain plat et libre de bouse, assez grand pour installer ma tente. J'évite de justesse un passage de fourmis. Des centaines de fourmis circulant dans la même direction sur une route de 20 cm de largeur, c'est quand même impressionnant.  Trente minutes plus tard, je revois passer les fourmis en direction inverse, chacune transportant un oeuf au-dessus de sa tête.

Après souper, conversations autour de la table.
On est environ 7 volontaires le premier soir à camper sur le site.   L'équipe grandira rapidement.  Dans la deuxième semaine, on sera une quinzaine de volontaires, une dizaine d'organisateurs, plus des artistes locaux qui peindront des murales.  Chacun son tour, quelqu'un s'offre pour faire la cuisine.  Généralement, il prend un assistant.  Faire la popotte végétarienne en plein air pour une trentaine de personnes, ça fait beaucoup de légumes à couper.

Lunan, une petite fleur à la boutonnière.




Parmi tout ce joyeux monde se camoufle encore un personnage très important dans cette histoire, la véritable mascotte de notre festival. La veille, lors de son arrivée, Raoul a trouvé un tout petit chiot noir. Un petit être abandonné, tout sale et plein de pustules. Les soeurs presque jumelles Holly et Grace l'ont lavé et soigné. Raoul a décidé de l'adopter. Il s'appelera Lunan. En l'honneur de festival, mais aussi parce que Luna, c'est un nom de fille et que Lunan, ben, c'est un p'tit gars.


Chantier et volontariat..

Le "chill-out" avant d'être "chill".
Le lendemain, Elly me fait visiter le site.  Dans ce coin là, il y aura un cinéma plein air. À l'endroit où est ma tente, ce sera les restaurants et juste en face, les kiosques avec des choses à vendre. Là, le bar. Là, la scène. Là-bas, les toilettes. Et ici, dans ce joli petit sous-bois, le "chill-out area": il y aura des hamacs, des tapis, des coussins, des décorations, de l'éclairage et un système de son indépendant. Plus haut, dans le bois, le terrain de camping.

Wow! Tant de choses à faire!

Au début, on est encore assez mal organisé.  Pas de savon, pas de papier de toilettes.  Tant de frustrations quand on vient donner de son temps gratuitement.  Surtout qu'on n'a même pas de douches, ni de vrais lits, ni de vraies toilettes.  On dort dans des tentes, on mange assis par terre, on lave la vaisselle avec de la cendre.  Ça marche, mais il est de la responsabilité de nos hôtes de pourvoir à un confort relatif.  Ça fait partie de l'entente de base en ce qui concerne le volontariat.  Entente que je n'avais pas lu d'ailleurs, puique j'apprends qu'on attend de moi que je travaille 5 à 6 heures par jour, 5 jours semaine.  Wow!  C'est beaucoup!   C'est 30 heures par semaine sans salaire, sans appartement, sans Internet, sans confort.  Je réalise que je raisonne en salariée syndiquée calculatrice, mais je n'y peux rien.  J'arrive à peine de ce monde civilisé chez qui tout est mesuré et calculé.  Je calcule encore un peu.  Je ne demande pas un statut de princesse, mais comme on me demande de donner 5 à 6 heures de ma sueur par jour, j'aimerais ça quand même avoir un peu de savon en retour.  

Ça me passe par la tête d'aller voir ailleurs si j'y suis et de trouver des hôtes que je considérerais plus équitables, mais ma petite voix intérieure me dit de rester.  Et, en plus, je veux voir ce putain de festival.  Alors, je fait fi des inconvénients.  Et au fil des heures et des jours, nos organisateurs nous organisent.  Ils apportent papier de toilettes, savon à vaisselle, savon, et toutes sortes de petites affaires qui viennent nous faciliter un peu la vie.  Parallèlement, on se rend compte que personne ne nous fouette.  Il y a du travail à faire, mais on prend des pauses quand on veut, on arrête quand on veut et on travaille à notre rythme.

Pendant deux semaines, on vit ensemble, on mange ensemble, on se réveille ensemble et on travaille ensemble.  Une fois de temps en temps, Raoul nous joue une petite toune d'accordéon.  Le reste du temps, on placote, on rit, on joue avec Lunan.


Nettoyage de terrain, création et installation de pancartes, creusage de trous, les jobs ne manquent pas.  Tout le monde est occupé.  Puis tout à coup, un tracteur vient porter quelque chose sur le terrain.  Ça fait assez de bruit dans la prairie qu'on est tous attirés par la curiosité.

Arrive une vieille caravane pleine de trous sur le terrain.


Juste à côté, une belle pile de palettes.  Et Elly dit: "On va faire un bar avec ça."

Elly, il n'y a rien qui l'arrête.  Elle peut tout faire avec les moyens du bar.  Avec trois fois rien, un vieil outil, un peu de jugeotte, elle fait des miracles.  Et c'est une vraie de vraie leader.  Elle nous explique, elle nous montre et, ensuite, elle le fait avec nous.




Si bien qu'à la fin de la deuxième journée, la caravane n'était pas plus belle, mais elle était camouflée par un beau comptoir de palettes.

Et le comptoir était déjà en train d'être peinturluré de toutes les couleurs.

J'en étais venue à être contente de donner mon temps à Luna Dolina, mais ma semaine de travail s'achevait là et il était temps de prendre deux petites journées de congé bien méritées.

Je suis allée à Varna avec Guillaume et Natacha.  La plage, le soleil, la mer Noire.

À suivre...







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